Soutenance de thèse de Félicien Boiron

Mardi 15 septembre 2026
à 14h00
Lieu : ENTPE 3 rue Maurice Audiin 69120 Vaulx en Velin
Salle : Amphi Prunier F017

Composition du jury

  • M. Philippe ZITTOUN, Professeur, ENTPE, Directeur de thèse
  • M. Patrick HASSENTEUFEL, Professeur des universités, PRINTEMPS (Université Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines et Sciences Po Saint-Germain-en-Laye), Rapporteur
  • Mme Sabine SAURUGGER, Professeure des universités, PACTE (Sciences Po Grenoble), Rapporteure
  • M. Emmanuel HENRY, Professeur des universités, IRISSO (Université Dauphine-PSL), Examinateur
  • Mme Marleen BRANS, Professeure des universités, Public Governance Institute (KU Leuven), Examinatrice
  • M. Claudio RADAELLI, Professeur des universités, European University Institute (Florence School of Transnational Governance), Examinateur

Direction de thèse : Monsieur Philippe ZITTOUN
Discipline : Science politique

Titre : L’impossible dans la fabrique d’une non-solution. Trajectoires de la gratuité des transports en commun en France, à Montpellier et à Paris / Île-de-France

Mots-clés : Non-solution, politiques publiques, gratuité des transports en commun, solution impossible, expertise, transport

Résumé :
Alors qu’une importante littérature s’est intéressée à la fabrique des problèmes publics, des travaux plus récents ont analysé la fabrique des solutions (Zittoun, Fischer et Zahariadis 2021b) et la fabrique des non-problèmes (Henry 2021). Cette thèse propose de prolonger ces travaux en étudiant la fabrique des non-solutions, c’est-à-dire les processus par lesquels certaines solutions sont écartées de l’agenda des solutions légitimes. Nous nous appuyons sur le cas de la gratuité des transports en commun en France. Bien que cette mesure demeure marginale, tant par son degré de diffusion que par ses effets financiers, elle suscite une mobilisation critique de grande ampleur de la part des acteurs et actrices du transport. En effet, les représentant·es des autorités organisatrices, des opérateurs, des associations d’usager·ères et des organisations professionnelles convergent, notamment en mobilisant de l’expertise, pour en faire une solution impossible et ainsi la disqualifier. Pourquoi la gratuité totale des transports en commun fait-elle l’objet d’un travail d’une telle ampleur pour la constituer en solution impossible et ainsi la disqualifier, alors même qu’elle demeure une mesure quantitativement marginale ? Pour répondre à cette question, la thèse s’inscrit dans une sociologie de l’action publique attentive au rôle de l’expertise, des communautés de politiques publiques et des instruments d’évaluation dans la définition des solutions légitimes et illégitimes.  La thèse articule deux niveaux d’analyse. À l’échelle nationale, elle combine une analyse historique du développement de la gratuité en France, une prosopographie des cadres locaux du transport et une étude des rapports, prises de position et argumentaires produits sur la gratuité des transports. Nous montrons que les actrices et acteurs du transport partagent des catégories d’analyse, des normes professionnelles et des instruments d’évaluation, construits au cours de leur trajectoire sociale, scolaire et professionnelle. Ils forment ainsi une communauté de politiques publiques qui construit la gratuité totale comme une solution impossible. À l’échelle locale, la thèse repose sur deux analyses processuelles, fondées sur une revue de presse, l’étude de documents officiels, l’analyse de la littérature grise et des entretiens semi-directifs. Le cas de Paris et de l’Île-de-France montre comment la communauté de politiques publiques du transport se mobilise pour empêcher la gratuité totale de s’imposer comme une solution légitime. Il met également en évidence que certaines formes de gratuité peuvent être rendues possibles lorsqu’elles sont encastrées dans d’autres politiques publiques, notamment sociales ou environnementales. Le cas montpelliérain montre, à l’inverse, comment la gratuité est progressivement construite comme un instrument de conquête et d’exercice du pouvoir local. Les élu·es montpelliérains produisent un travail politique de légitimation pour rendre la mesure possible, malgré les réserves persistantes d’une partie des actrices et acteurs du transport. La thèse montre que la disqualification de la gratuité totale repose sur la combinaison de trois registres argumentaires, qui la constituent en solution impossible. Le premier, technique, construit son infaisabilité, en particulier sur le plan financier. Le deuxième, économique, présente son inefficacité à partir de l’affirmation qu’elle produirait un report modal davantage au détriment du vélo et de la marche que de la voiture. Le troisième, normatif, construit son inadmissibilité, en particulier par l’association de l’absence de prix à une dévalorisation du service public, résumée par l’adage « ce qui est gratuit n’a pas de valeur ». Plus largement, cette thèse invite à accorder une plus grande attention à la fabrique des non-solutions dans l’analyse des politiques publiques. 

Summary:

While a substantial body of political science literature has examined the construction of public problems, more recent work has analyzed the making of policy solutions (Zittoun, Fischer et Zahariadis 2021b) and the making of non-problems (Henry 2021). This dissertation extends these perspectives by studying the making of non-solutions, understood as the processes through which certain solutions are excluded from the agenda of legitimate policy solutions. The dissertation draws on the case of free public transport in France. Although this measure remains marginal, both in its degree of diffusion and in its financial effects, it has generated a large-scale critical mobilization among transport actors. Representatives of transport authorities, operators, user associations and professional organizations converge, notably through the mobilization of expertise, in casting free public transport as an impossible solution and thereby disqualifying it. Why is free public transport the object of such extensive work aimed at constituting it as an impossible solution and disqualifying it, even though it remains a quantitatively marginal measure? To answer this question, the dissertation is situated within a sociology of public policy that pays particular attention to the role of expertise, policy communities and evaluative instruments in the definition of legitimate solutions.  The dissertation combines two levels of analysis. At the national level, it brings together a historical analysis of the development of free public transport in France, a prosopographical analysis of local transport executives, and a study of reports, position papers and public arguments produced about free public transport. It shows that transport actors share categories of analysis, professional norms and evaluative instruments, shaped through their social, educational and professional trajectories. They thereby form a policy community that constructs free public transport in its full form as an impossible solution. At the local level, the dissertation is based on two process-tracing analyses, drawing on a media corpus, official documents, gray literature and semi-structured interviews. The case of Paris and Île-de-France shows how the transport policy community mobilizes to prevent free public transport in its full form from becoming established as a legitimate solution. It also shows that certain forms of free public transport can be made possible when they are embedded in other policy sectors, particularly social or environmental policies. By contrast, the Montpellier case shows how free public transport was progressively constructed as an instrument for winning and exercising local power. Montpellier’s elected officials engaged in political work of legitimation in order to make the measure possible, despite the persistent reservations of some transport actors. The dissertation shows that the disqualification of free public transport rests on the combination of three argumentative registers, which constitute it as an impossible solution. The first, technical, establishes its infeasibility, particularly in financial terms. The second, economic, presents it as ineffective, mainly on the grounds that free public transport would produce a modal shift more at the expense of cycling and walking than of car use. The third, normative, constructs it as inadmissible, especially by associating the absence of a fare with a devaluation of the public service, captured in the saying that “what is free has no value.” More broadly, this dissertation calls for greater attention to the making of non-solutions in the analysis of public policy.