Direction de thèse : Monsieur Philippe ZITTOUN
Discipline : Science politique
Titre : L’impossible dans la fabrique d’une non-solution. Trajectoires de la gratuité des transports en commun en France, à Montpellier et à Paris / Île-de-France
Mots-clés : Non-solution, politiques publiques, gratuité des transports en commun, solution impossible, expertise, transport
Résumé :
Alors qu’une importante littérature s’est intéressée à la fabrique des problèmes publics, des travaux plus récents ont analysé la fabrique des solutions (Zittoun, Fischer et Zahariadis 2021b) et la fabrique des non-problèmes (Henry 2021). Cette thèse propose de prolonger ces travaux en étudiant la fabrique des non-solutions, c’est-à-dire les processus par lesquels certaines solutions sont écartées de l’agenda des solutions légitimes. Nous nous appuyons sur le cas de la gratuité des transports en commun en France. Bien que cette mesure demeure marginale, tant par son degré de diffusion que par ses effets financiers, elle suscite une mobilisation critique de grande ampleur de la part des acteurs et actrices du transport. En effet, les représentant·es des autorités organisatrices, des opérateurs, des associations d’usager·ères et des organisations professionnelles convergent, notamment en mobilisant de l’expertise, pour en faire une solution impossible et ainsi la disqualifier. Pourquoi la gratuité totale des transports en commun fait-elle l’objet d’un travail d’une telle ampleur pour la constituer en solution impossible et ainsi la disqualifier, alors même qu’elle demeure une mesure quantitativement marginale ? Pour répondre à cette question, la thèse s’inscrit dans une sociologie de l’action publique attentive au rôle de l’expertise, des communautés de politiques publiques et des instruments d’évaluation dans la définition des solutions légitimes et illégitimes. La thèse articule deux niveaux d’analyse. À l’échelle nationale, elle combine une analyse historique du développement de la gratuité en France, une prosopographie des cadres locaux du transport et une étude des rapports, prises de position et argumentaires produits sur la gratuité des transports. Nous montrons que les actrices et acteurs du transport partagent des catégories d’analyse, des normes professionnelles et des instruments d’évaluation, construits au cours de leur trajectoire sociale, scolaire et professionnelle. Ils forment ainsi une communauté de politiques publiques qui construit la gratuité totale comme une solution impossible. À l’échelle locale, la thèse repose sur deux analyses processuelles, fondées sur une revue de presse, l’étude de documents officiels, l’analyse de la littérature grise et des entretiens semi-directifs. Le cas de Paris et de l’Île-de-France montre comment la communauté de politiques publiques du transport se mobilise pour empêcher la gratuité totale de s’imposer comme une solution légitime. Il met également en évidence que certaines formes de gratuité peuvent être rendues possibles lorsqu’elles sont encastrées dans d’autres politiques publiques, notamment sociales ou environnementales. Le cas montpelliérain montre, à l’inverse, comment la gratuité est progressivement construite comme un instrument de conquête et d’exercice du pouvoir local. Les élu·es montpelliérains produisent un travail politique de légitimation pour rendre la mesure possible, malgré les réserves persistantes d’une partie des actrices et acteurs du transport. La thèse montre que la disqualification de la gratuité totale repose sur la combinaison de trois registres argumentaires, qui la constituent en solution impossible. Le premier, technique, construit son infaisabilité, en particulier sur le plan financier. Le deuxième, économique, présente son inefficacité à partir de l’affirmation qu’elle produirait un report modal davantage au détriment du vélo et de la marche que de la voiture. Le troisième, normatif, construit son inadmissibilité, en particulier par l’association de l’absence de prix à une dévalorisation du service public, résumée par l’adage « ce qui est gratuit n’a pas de valeur ». Plus largement, cette thèse invite à accorder une plus grande attention à la fabrique des non-solutions dans l’analyse des politiques publiques.